Salagon

Paule Riché à Salagon

Vrai lieu

Qu'une place soit faite à celui qui approche
Personnage ayant froid et privé de maison.
Personnage tenté par le bruit d'une lampe,
Par le seuil éclairé d'une seule maison.
Et s'il reste recru d'angoisse et de fatigue,
Qu'on redise pour lui les mots de guérison.
Que faut-il à ce coeur qui n'était que silence,
Sinon des mots qui soient le signe et l'oraison,
Et comme un peu de feu soudain la nuit,
Et la table entrevue d'une pauvre maison ?

Yves Bonnefoy, Vrai Lieu.

Deux ou trois poèmes d'Yves Bonnefoy suffiraient, j'en suis certain, à rendre compte de sa démarche, à expliquer, à rendre présente et parlante l'oeuvre de Paule Riché à Salagon. Ce que j'ai dit n'est donc que redite. Bonnefoy m'aide, me prête des mots, m'entraîne et m'en montre d'autres. Je le suis comme un disciple appliqué, et en apprenti jardinier, je cueille les simples qu'il me désigne du doigt. Yves Bonnefoy est aussi présent sous mon crayon hésitant que dans l'encre de Paule Riché ; d'un commun accord nous lui rendons en passant ce petit hommage.

Etre là

Vouloir dire Salagon c'est parler d'un « vrai lieu », et dans les poèmes d'Yves Bonnefoy tout est dit du lieu et de la démarche de l'artiste. Il faut y trouver sa place, et vouloir la lumière, le feu, la lampe, il faut avoir froid, c'est-à-dire en recherche et avoir brisé toute attache: sans maison. C'est dans une sorte de nudité que l'artiste se présente au seuil du prieuré, et recrue d'angoisse et de fatigue, elle vient chercher dans la création la guérison. A Salagon l'homme retrouve son unité, les simples et les voûtes de prière cimentent à nouveau l'homme divisé, éparpillé. Le vrai lieu est un lieu de guérison, et cela rime avec « oraison » et « maison ». Salagon est une grande maison : son humble toit à deux pans, sa façade lisse où se lisent, en « trous de Boulin », les efforts des bâtisseurs, (émouvant comme cicatrices au visage de l'être aimé), son portail de plain-pied et ses deux fissures par où s'équilibrent l'éphémère et l'éternel comme deux rides de rire au fronton du prieuré, tout y donne la sensation qu'ici est un foyer. Ce qu'a compris Aurélie Nemours. Ce qu'a voulu redire à sa manière Paule Riché. À Salagon brille la lampe rouge symbole de l'Esprit.
Paule aimait ce lieu. Avant d'y exposer dans le cadre de Présence Terre Univers, elle fréquentait les jardins et rêvait dans ce prieuré, à des rencontres de peintre et de musiciens.
Il a fallu être dans cet endroit, à sa place, trouver sa place, et donc chercher, se déplacer, sentir sous les pieds la dalle irrégulière, fermer les yeux et sentir au-dessus de soi la hauteur de la voûte.

Cintrer son âme.

Salagon austère de février, quand le vent souffle le froid.
Salagon du printemps, chaud, odorant, bruyant parfois du chant des batraciens ou du babillage des visites.
Être là : parcourir au matin ce court chemin vers les bâtiments et faire retraite.
Car c'est trouver sa place ; on ne s'impose pas au lieu, au « vrai lieu », on approche et la lumière viendra après silence et oraison.
Paule Riché fait de belles rencontres, son chemin n'est pas celui du pèlerin obsédé par sa fin, ni l'errance du contemporain encombré d'objets ou d'amis, ni la course, ni la fuite, ni l'obsession. Sa trajectoire, son chemin est celui de l'aveugle qui contrairement à la métaphore commune, sait où il va, se représente le monde, l’occupe, contourne les obstacles et sent la présence de l'autre, le monde, l’univers ; et donne ainsi à sa création une dimension prophétique

Peindre là

Debout sous les voûtes, dans sa nudité humaine, elle prend la dimension du lieu. Par les yeux, par le contact de la pierre sous les pieds, par l'air frais qu'on y inspire, par le silence léger qui appelle le chant.
Aurélie Nemours était déjà là, ses vitraux imposent une lumière, une présence que Paule Riché ne pouvait ignorer ; ainsi selon ses propres mots a-t-elle voulu par cohérence n’entrer ni en concurrence, ni en conflit avec la transparence des vitraux et donc, à la « couleur lumière » de ceux-ci, elle a opposé une « couleur matière », guidée en cela par les taches rouges que le soleil déplace sur les dalles de pierre. Le triptyque de la nef collatérale est donc le répons d’une litanie déjà reprise par Aurélie Nemours. Cette litanie qui résonne depuis le XIIe siècle sous ses voûtes, qui a la forme d'une fresque ou d'un petit bas-relief, d’un rinceau ou d'un chapiteau. Ainsi se passe le témoin d'artiste à artiste, de femme à femme. Signe de reconnaissance, de respect.
Il fallait en plus de ce triptyque trois ou quatre autres « fenêtres ouvertes sur autre chose », sans rapport au lieu, sinon la verticalité, sans références à l’architecture, qui ne soient donc pas redondantes, mais au contraire, échappée vers le monde, envol, évasion… Du plus clair, dans la première travée, qui reprend la lumière dont on jouissait à l'extérieur, l'entremêlant aux couleurs bleutées du mur, au plus sombre qui nous amène vers le choeur.
Légèrement décalés du mur, les kakémonos flottent au gré des courants d'air, se déforment avec l'humidité de l'air et offrent à la rudesse du support un contrepoint aérien.
Paule peint comme jardine le jardinier, accroupie sur le papier déroulé au sol, à quatre pattes, assise parfois. Jamais comme à Salagon l'image n'a été aussi forte et la comparaison justifiée. Elle a la patience du jardinier et les ongles noircis, elle arrose la toile, l'ensemence, elle y revient, amende, taille, élève les yeux parfois pour écouter le chant d'un oiseau. Tous deux, peintre et jardinier, sont les artisans de l'horizontalité, tous deux cependant, travaillent à cette élévation de la matière et partant, de l'esprit. Posture de jardinier, posture de peintre, posture également d'orant, pour qui la terre est ce que Dieu surplombe, pour qui le contact du sol, la souffrance des genoux, le froid de l'immobilité sont offrandes et degrés vers l'éternité.
Partir de soi et de la terre pour voir monter au ciel un arbre, une peinture, une prière. Salagon permet ces rapprochements. Paule Riché n'a pas refusé de se prêter à ce jeu métaphorique. À eux trois, ils concentrent cette exigence, ce souci étranger à nos vies modernes : croire sans forcément comprendre, accepter le contingent sans désespérer, aimer la création sans rejeter l'homme.

Laisser là

Dans un musée, le temps moyen passé devant une peinture est de quelques minutes, quand ce n’est pas quelques secondes. Ceux qui ont accepté de rester quelques heures devant les Nymphéas de Monet savent ce que peut une œuvre si on lui en donne le temps.
Pro fanum : devant le temple, qui n’est plus un lieu de culte et de prière mais seulement de souvenirs, de recueillement ; il faudrait laisser la boue de nos souliers : j'entends, cette agitation, cette rapidité, ce tumulte; laisser à la pupille le temps de se dilater, et au corps le temps de trouver dans cet espace son équilibre, sa place.
Il reste quelques traces du sacré dans ce lieu, les fresques encore visibles du mur Sud-est, les petites sculptures bas-reliefs disséminées, quelques traces d'un art tout entier tourné vers Dieu. Le reste, à mon sens, regarde les hommes, et en premier lieu, cet art exposé, qui élève le regard de l'homme mais ne lui désigne pas Dieu, et certains s’en trouveront chagrins. Le regard se perd dans le blanc tacheté sous la voûte mais il n'est pas capturé, saisi par la représentation ni même par l'évocation de Dieu. Pas de crucifix, pas de citations évangéliques. Le papier de riz est un symbole de la fragilité humaine ; les yeux suivent ce chemin ascendant, sombre vers le bas, lumineux au sommet, qui est malgré tout une sorte d’invitation à la spiritualité, puis font le trajet inverse : l’homme retrouve ses proches, à ses côtés.
À la statique solide et ancrée dans l’espace des arcs romans organisant et répartissant les forces, Paule Riché oppose la dynamique fluide du papier que l'on déroule à la manière des rouleaux japonais ou des premiers parchemins; et même s’ils peuvent évoquer les détours baroques, les pigments et les lignes de Paule Riché rappellent ce que dit René Huyghe dans Formes et Forces de « l'intrusion des ferments barbares, cette influence orientale, dans les lignes du Moyen Âge inspirées de la grammaire des formes fixées par l'Antiquité ». Oui, c'est bien une sorte d'intrusion orientale, asiatique, d'un art plus « orienté vers l'expérience de la durée que vers celle de l'espace », un art qui cherche la continuité, le déroulement, là où l’Occident préfère la césure, l’encadrement, la séparation et les classements rationnels.
C'est un puits de lumière, cette porte ouverte sur les jardins, par où pénètre le visiteur. Tout de suite à sa droite des fresques du XIVe siècle à moitié effacées, à sa gauche, une série de bannières, kakémonos déroulés de la voûte jusqu'au sol. Pour voir la première il faut déjà faire demi-tour.

I
Lumineux,
l'accord des couleurs et de la matière.
Ce qui s'envole n'a pas de raison
comme arraché au sol, ce qui s'envole
aile arrachée, aile au vent
vers le ciel du départ, vers le trou de lumière
déjà aux cieux,
est ce une âme dégagée
de sa gangue de glaise hominisée ?
Est-ce le souffle lui-même
le vortex en bout d'aile, tourbillon des rémiges
à peine entré déjà tourner le dos au choeur
se tenir à coté, engagé comme une colonne
figé dans le mouvement, immobile, et dos au sacré.
« Ils ont des yeux » disait-t-il , etc.
Invitation
Péché originel, tache centrale d'où tombe l'homme, de terrasse en terrasse, de gradin en gradin, de la falaise au socle et à la terre plane, enfin. Chute non pas verticale mais chaotique et démembrée.
A la lumière émerge le bleu

II
Tache centrale, péché originel
se défaire de l'image, ne pas voir l'évidence
présence d'une spirale, toute petite comme une fougère qui naît
chemin de croix, deuxième station, est-ce le Golgotha au loin ?
Quel est ce rayon ?
Ne laisse pas mon coeur dans ces tourments,
Vous ne voyez du noir que parce que vous ne restez pas assez longtemps devant.
Le ciel n'est pas blanc
et quelle est cette constellation, alors ?
Peintre de grand format, peintre à l'usage du monde, et non du particulier. Peintre universel, retranscrit la douleur du monde et le tourment où son coeur est plongé.

III
Sombre, diront-ils quand glissera le regard,
vallée étroite de songes.
Il faut se libérer des évidences, inverser cette idée de perspective et revenir à soi. L'homme est le coeur de la cible et le point de fuite.
Il ne sert à rien d'imaginer, et pourtant, il coule…
C'est un paysage cependant, pour qui a vécu, un ubac serein de fin d'hiver. Se défaire des mélèzes, se défaire du torrent, des ombres projetées et de toutes ces bouffées de joie ou de nostalgie qui envahissent, jusqu'à l'odeur de transhumance, jusqu'à sa propre odeur de marcheur, faut-il en demander pardon à l'artiste ?
Je vois, je vois, tu m'attires au sommet.

Procession de mondes éteints.
Si on souffle trop fort, elle bouge.

IV
(Bonjour Mesdames)
Ce qu'Aurélie dit à Paule
et Paule à Aurélie, en trois mots.
Tu ne nous aides pas. À nous de ne pas voir. Toi tu offres.
Que voir derrière cette image qui s'impose, ce couloir de cloître éclairé, les portes de ces chapelles ?
Chemin de croix en cinq stations ?
Inquietum est cor nostrum, donec…
Un buisson ardent.

V
Tombeau
Se déroule le drap, s'il descend ou s'il monte ?
Jusqu'à vos pieds qu'il touche. Memento mori.
L’enfeu parle, le papier plissé, froissé,
le regard s'abaisse, descend. Si près du choeur. (Si prés de toi…).
Le regard cherche en bas, la trace,
c'est un tombeau lumineux, plus clair que la résurrection.
La pierre est poussée. Le tombeau s'ouvre sur un suaire coloré.
Dieu est mort, ressuscite le bleu.
La patine dorée (baroque ?)
c'est la trace de ses pieds.
Il y a des trous dans la toile, des stigmates.
Descente de croix